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Crédit image (bannière et fond) : Rick Harris on Flickr

Ce blog à moitié mort est moche et ce n'est pas près de changer (qu'il soit à moitié mort ou moche, allez savoir).

SdS — Où s’achèvent les quêtes • 2

Après un long hiver, voici le printemps et l'énième regain de ce blog. Hourra !


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Maintenant que je l’ai trouvé, ce petit être improbable, ce ridicule myrmidon antipathique, dans des circonstances qui correspondent aux déclarations de la Sibylle, maintenant que je l’ai, mon élu, ma voie de sortie, j’éprouve un sentiment étrange. Je devrais être pleinement rasséréné, il n’en est rien.

Le rituel d’ouverture est prêt depuis longtemps déjà. Certaines mauvaises langues ajouteront qu’il est prêt depuis quasiment une génération et je ne pourrais leur donner tort. Ces quolibets ne m’affecteraient guère pour l’instant, je contemple le lac de l’Eyri depuis mon point de vue incomparable, sur la plate-forme supérieure du sémaphore constamment allumé. Les feux qui se teintent de saphirs fugaces sont les âmes sans repos de fidèles morts loin de leur dieu, et que la terre recrache inlassablement depuis le sommet de l’Estebrône, l’elfe-montagne assoupi. C’est ce que raconte cette légende cause de mon trouble. À moins d’avoir gardé par devers moi une ultime faveur à requérir auprès de la divinité idoine, je ne peux m’empêcher de voir une triste épitaphe dans ces vapeurs fétides qui s’embrasent de bleu. Mon épopée de tartufe m’a à n’en pas douter fermé les portes de bien des panthéons. Où irai-je lorsque tout sera fini demain ? À quels limbes mon âme est-elle vouée ? Ma longue errance a eu raison de la foi que j’avais en ma propre destinée. Bien sûr, je crois toujours en de nombreuses choses, je crois toujours à l’accomplissement de ma quête. Las elle ne sera en aucune façon mon salut. Peu importe, je serai bientôt fixé sur les scories que me réserve la providence. Peut-être sera-t-il enfin temps de sceller ma relation épistolaire par une véritable rencontre avec cette mystérieuse femme à la plume si raffinée dont je fus jadis tant épris ?

Pour l’heure, je me contente de profiter de la vue que m’offre la nonchalante noria des vagues en contrebas. Juché sur mon promontoire, j’attends de prononcer des mots qui m’accompagnent depuis bientôt vingt ans, d’accomplir des gestes qui ne doivent être faits qu’une fois dans une vie. Quand j’y repense cette phrase de la prophétie est d’une évidence ridicule : l’Élu sera révélé aux Dieux autant qu’aux mortels à la convergence des eaux et du feu, du ciel et de la terre, entre lumière et obscurité. Si la Sibylle m’avait simplement parlé d’un phare…

Je l’ai trouvé. Enfin. En cherchant quelqu’un pour essuyer les foudres de mon mauvais tempérament. Comme l’avait dit la Sibylle, l’Élu me serait révélé nimbé d’un voile blanc qui serait le résultat d’une singulière tempête. Je n’ai qu’un terme pour qualifier les circonstances de cette révélation. Ce fut décevant.

Mes premiers jours dans Eyrglosine se révélèrent éprouvants. Ce n’était pas la quête en elle-même qui m’indisposait, pas plus que l’air ambiant, suffocant, aride. Non, la raison de mon abattement était la succession de petits actes nécessaires avant d’entamer mes recherches. Le gîte et le couvert dans un premier temps, à distance convenable des miliciens de la Viguerie, puis alpaguer le premier hère qui traînait et l’acoquiner sur des services bien précis comme l’humeur de la ville, les us des marchés parallèles et inévitablement, les préparatifs fastidieux de la fuite. J’ai par le passé vécu trop d’anecdotes sans gloire, aussi prends-je soin, dès mon arrivée dans un lieu de rassemblement de plus d’une poignée d’âmes, d’être en mesure de m’enfuir, dussé-je avoir les yeux bandés ou les membres liés. Enfin, j’exagère quand j’y pense. Je n’ai eu qu’une seule fois à courir les mains attachées dans le dos et poursuivi par des chiens enragés.

C’était le troisième soir après mon arrivée en ville. Le manque était déjà trop présent en moi, je m’impatientais entre deux crises de spasmes, fumant des tiges de tabac brun à grandes bouffées avides. Aucune inhalation ne parvenait à rassasier cette faim qui m’assaillait de crampes insoutenables, cette crise de manque entravait tous mes efforts de concentration pour accomplir le plus simple charme balsamique qui m’aurait apaisé. J’étais livide, en proie à des suées abondantes, faisant cent fois ces mêmes allers-retours d’animal en cage. Finalement, le guenillard qui me tenait lieu de larbin improvisé revint, mais il m’apportait de vulgaires feuilles à nhari au lieu de me fournir comme promis en herbes de tiazou, un ingrédient dont j’étais à court et qui était nécessaire au rituel d’ivresse des avant-coureurs du Purimont. J’étais aux prises avec une réalité insoutenable qui me rendait minable, pantin d’une course au but illusoire. Pour me donner l’impression d’apaiser mes nerfs à vif, je rabrouai sans ménagement mon commis, y allant sans doute à coups de chaise pour le chasser, lui et son sang qui se traînaient hors de ma vue. Puis je me préparai maladroitement plus d’une pipe de nhari, bien que ce fût un pis-aller.

Je me souviens de la transe, des teintes de couleurs imperceptibles qui s’ajoutèrent à ma vision en écho, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir quitté ma chambre, ni d’avoir erré dans la nuit d’Eyrglosine. Je me retrouvai soudain à peu près conscient, entouré de la faune nocturne de la cité lacustre. Je ressens encore ces vertiges en bord de ponton, entre deux éclats de lune en croissant. Sur le moment, je me surpris à me demander si c’était le quart d’Aghuid ou d’Agalid qui me chaperonnait. J’ai toujours confondu les deux, mélangeant premier et dernier croissant de lune, sans doute parce que je ne les observe qu’après avoir franchi le pas de l’intangible.
Je me rappelle avoir déboursé une somme folle en tractations hasardeuses avec un homme taciturne.
Sous un porche à la lanterne cassée.
Je me revois humer à la manière d’un glouton une prisée d’herbes de tiazou moisie, enveloppée dans un tissu grossier qui avait à l’évidence servi à brosser un bardot.
Je me souviens d’avoir fait tomber ma réserve de substrat de Jalire, je suis à genoux, je gémis les phalanges coincées entre deux lattes du ponton et des cristaux verts éparpillés autour de moi.
Le rituel incanté avec précipitation dans une venelle sombre.
L’apaisement entre deux flaques qui me remontent sur les genoux.
Disparition des douleurs.
Et ensuite, la faim.